« Certains n’iront pas en Enfer » de Zakhar Prilepine : la prière du combattant

Alors que paraissait Ceux du Donbass, chroniques d’une guerre en cours, Zakhar Prilepine précisait à ses lecteurs que le récit factuel et chronologique qu’il faisait du conflit et de son implication personnelle répondait à l’urgence de la situation, mais que rien n’était à la hauteur de la fiction littéraire. Il prévoyait d’en faire un roman quand la possibilité lui en serait donnée ; avec Certains n’iront pas en Enfer, c’est chose faite.

Zakhar Prilepine est un habitué des cafés et salons parisiens. Au contraire de nos voisins européens, effrayés par les partis pris et l’engagement militaire de l’écrivain (et officier) russe, nous n’avons pas cessé de traduire ses livres ; que les Éditions des Syrtes en soient remerciées. Grâce à elles, Zakhar Prilepine continue de venir dans nos contrées avec une régularité non démentie : au moins une fois l’an. Il commande une bière et une fondue à la brasserie du coin, et présente son dernier ouvrage en date aux lecteurs francophones. À l’occasion d’un passage par chez nous, il avait répondu aux questions des quelques curieux – « Alors, la guerre, ça fait quoi ? » – qui venaient trouver auprès du combattant le courage et la force qui leur manquaient pour rentrer chez eux se faire une tisane. Dans mon souvenir, c’est très précisément ce que j’ai fait.

Un parlementaire, plutôt de droite – mais quelle importance ? –, avait cru pouvoir profiter de l’événement pour fanfaronner. Je l’observais depuis le début de la conférence ; il trépignait. Ayant arraché le droit de s’exprimer, il remplit toutes les promesses de l’étiquette : « La Russie est un pays ami, mais il faut adopter une attitude ferme et résolue face à ses provocations », « c’est le rôle des hommes politiques de protéger les valeurs qui nous définissent et nous unissent », « un dialogue réfléchi, où chacun assume ses responsabilités, est plus que nécessaire », et ainsi de suite. Sa logorrhée justifia toutes les craintes que l’on peut nourrir lorsqu’un homme politique français prend la parole. Dans la salle, on s’agaçait, on bâillait, on s’impatientait ; seul Zakhar ne bronchait pas, le buste légèrement avancé et l’oreille penchée vers la traductrice. Lorsque le parlementaire, en finissant comme il se doit par une question qui n’en était pas une, mit un terme à sa diarrhée verbale, Zakhar répliqua sobrement « Ouais, c’est ça ».

Cette sentence lapidaire avait provoqué quelques éclats de rire, et je ne m’étais pas privé pour faire entendre le mien. L’écrivain combattant, à qui on ne la fait pas, avait vite compris l’inutilité d’un dialogue avec une telle parodie sur pattes ; nous avions déjà perdu assez de temps. Zakhar est beaucoup de choses, mais ce n’est pas un homme de faux-semblants.

À hauteur d’homme

Les hommes politiques – Russes en premier lieu, mais aussi ces Européens « qui s’y connaissent en pharisaïsme, s’y connaissent en diplomatie » – sont une cible récurrente de Certains n’iront pas en Enfer. Leur froideur arithmétique autant que leur facilité à tout comprendre de travers font l’objet de pages acerbes et souvent délectables. Lorsque les chefs d’État, ministres et secrétaires ont quelque répit, c’est au tour des prétendus experts de souffrir du réquisitoire, ou à celui des journalistes chez qui « on prend un fait banal autour duquel on enroule des kilomètres de commentaires, d’arguments, d’hypothèses, d’interprétation » (alors même que le simple incident rapporté n’a jamais eu lieu). En prennent également pour leur grade « les intellectuels en chambre », les commentateurs (« tous des pékins »), et quelques autres. Zakhar Prilepine n’a rien contre ces professions en elles-mêmes – il a lui-même été journaliste, il commente régulièrement l’actualité, et, crime des crimes, il a récemment fondé son parti politique Pour la vérité. Il ne s’attaque pas non plus aux hommes qui occupent ces fonctions, parmi lesquels il s’est fait plusieurs amis. Dans son viseur se tiennent en revanche tous ceux qui regardent les choses de haut, qui se font mousser sans même avoir une petite idée de ce qui se trame réellement, qui n’ont d’autre objectif que de faire tourner la gigantesque machine du commentaire perpétuelle en alimentant ses fourneaux insatiables.

À l’inauguration de son parti, il avait averti ses camarades : « Les gars, nous avons dix ans devant nous, tâchons de ne pas devenir comme tous ces zombies que nous voyons sur nos écrans de télévision ». Autrement dit : gardons le sens des réalités, ne perdons pas de vue ce pour quoi nous nous battons, et ne nous laissons pas gagner par la douce illusion que nous pourrions nous en sortir sans mettre la main à la pâte. Certains n’iront pas en Enfer est à cet égard remarquable : on n’y trouve aucun exposé désintéressé des causes du conflit, aucun tableau glacial des équilibres géopolitiques, aucun catalogue des issues possible, ni même une seule justification de la prise des armes autre que « quand on fait la guerre, on se bat toujours pour son enfance, pour ses premiers poèmes ». Non, le livre est tissé de portraits touchants, de petites anecdotes, de rares récits de combats, d’humour – un humour fin, qui vous arrache un fou-rire sans prévenir – de beaucoup de tristesse, et d’alcool, mais « avec modération, c’est-à-dire avec ce que nous croyions être de la modération ». Le narrateur, alter ego de Zhakhar dont il partage le prénom, reste avec ses compagnons, et ne quitte presque jamais l’échelle des relations humaines, pas même pour dépeindre son « ressenti » ou ses « impressions ». En cela, Prilepine suit le même procédé que pour son premier roman Pathologies et pour les quelques nouvelles guerrières de son recueil Des chaussures pleines de vodka chaude. À l’inverse de ceux qui croient devoir surplomber leur sujet pour mieux le maîtriser – et qui racontent bien souvent n’importe quoi – Zakhar se contente d’épauler ses camarades et vise souvent juste (avec sa plume, pas avec son fusil).

« Dieu distribuera son dû à chacun »

Que l’on me permette de me corriger : il arrive au narrateur de quitter ses amis l’espace d’un instant. Il ne peut écrire plus d’une bonne dizaine de pages sans être pris d’une démangeaison. De quoi s’agit-il ? L’envie lui prend, sans qu’il puisse se réfréner, de parler de Dieu, de la foi, de la volonté divine, de l’Apocalypse, d’une Action de grâce, de la vie éternelle – ou, au moins, « une demi-vie éternelle » – de l’Enfer, des miracles. Que le lecteur n’en soit pas effrayé ! Il ne suffit généralement à l’écrivain que de trois lignes, en coup de vent mais jamais par-dessus la jambe, avant de pouvoir reprendre le cours de son récit une fois ce prurit spirituel soulagé. Bien que son ardeur soit suffisamment forte pour que son idée se fraye un chemin jusqu’au titre du livre, l’officier du Donbass n’est pas du genre à disserter sur 630 pages narcissiques de son rapport à la foi. Zakhar Prilepine n’est pas Emmanuel Carrère et Certains n’iront pas en Enfer n’est pas Le Royaume. Bien que les deux écrivains partagent une même admiration pour Édouard Limonov – le vieil Ed, comme l’appelle son compatriote – ce sont là deux types d’hommes bien distincts. Pour le dire sommairement, Emmanuel Carrère parle autour de la foi, alors que Zakhar Prilepine parle depuis la foi. En toute logique, le premier en parle tout le temps, le second presque jamais.

L’écrivain russe a déjà dit ce qu’il pensait de la guerre et de l’importance qu’elle pouvait revêtir chez un homme dans son apprentissage de la vie et la formation de sa conscience. Parce que c’est une question de vie ou de mort ? Certes. C’est là une évidence. Prilepine va bien au-delà : ce n’est pas qu’une question de vie ou de mort, c’est une question de salut éternel ou de damnation. Que l’on trépasse que l’on en réchappe, qu’on abatte l’adversaire ou qu’on enterre les siens, que l’on touche immanquablement sa cible ou que l’on soit le plus maladroit du bataillon n’a que peu d’importance. À l’arrivée, la même question se posera pour chacun, soldat ou non : est-on digne du salut éternel ? Les choix importants qui se posent au narrateur ne sont pas que des questions de survie, ce sont des questions de salut. À cet égard, il n’y a rien de plus significatif que ce rêve qui, on le devine, est peut-être la plus grande peur de l’auteur : Zakhar se retrouve à proximité d’un guichet de gare, un livre ouvert entre les mains. Il ne lui faut pas longtemps pour s’apercevoir de quoi il est question. Il a sous les yeux le livre des inscrits au Paradis. Il y cherche son nom, tourne les pages de plus en plus vigoureusement, mais ne trouve rien. Il s’inquiète et s’adresse à la femme au guichet : « Regardez, il y a une erreur là, je ne suis pas dans la liste. […] Comment voulez-vous que je parte ? On ne me laissera même pas monter dans le train. Peut-être suis-je inscrit sous un pseudonyme ? » Il cherche des surnoms, n’en trouve pas davantage, se met en furie. « Puisque c’est ainsi, je vais toutes les arracher, comme ça, les gens marcheront dessus ! »

« Priez donc, espèces de gourdes ! »

C’est à cette aune que l’on comprend, je crois, les innombrables portraits qui parsèment le texte de Zakhar Prilepine. Entre les descriptions vivantes de ses camarades de bataillon – L’Arabe, Tyson, le Compte, La Teigne et d’autres – s’en faufilent de nouveaux, cette fois-ci de personnalités connues avec lesquelles Prilepine s’est lié d’amitié : le rappeur Husky, le réalisateur Émir Kusturica, le président Alexandre Zakhartchenko mort assassiné, feu l’écrivain Édouard Limonov. Ces portraits, il les dresse comme l’avocat défend celui qui est assis sur le banc des accusés, à la différence que Zakhar ne fait pas usage du vocabulaire juridique, celui de la justice des hommes ; il ne cherche pas à éloigner ses camarades de la prison. Il le fait avec le langage de la charité, qui sied davantage à la justice de Dieu, car c’est bien de leurs âmes que se préoccupe le narrateur. Alors que ses amis sont en difficulté, l’un d’entre eux demande à Zakhar : « tu ne pourrais pas intercéder en notre faveur ? ». Dans le récit, ce n’est pas auprès de Dieu que Zakhar doit intercéder, mais auprès des autorités russes. À mon avis, il n’est pas interdit d’y voir plus : en somme, ces portraits sont des sortes de prières, peu académiques certes mais, espérons-le, de quelque profit.

Le Donbass, à côté, est une cause secondaire. Elle mérite, aux yeux de Zakhar Prilepine, d’être défendue, mais il n’y a rien chez lui, absolument rien, qui puisse laisser penser à une quelconque idéologie de la nation – d’ailleurs, il n’aime guère la « camelote patriotique » que sont les films à tendance nationaliste. Le combat principal se tient ailleurs. « On ne peut rien cacher au regard de Dieu », précise l’officier volontaire dans un entretien, « ton péché te tuera avant que tu ne meures en tant qu’entité physique ». Voilà une assertion qui détonne dans le paysage littéraire contemporain, du moins par chez nous. Il aggrave son cas, avec une déclaration que l’écrivain français ne lira pas sans tressaillir. Lisez plutôt : « L’écrivain doit se moquer des prix qu’il pourrait recevoir, il ne doit rendre de comptes qu’à Dieu. Cette attitude est des plus importantes, et pourtant elle se fait de plus en plus rare chez les représentants de ma profession. […] Moi, je ne joue pas avec ça, je ne négocie pas avec ça, et je déconseille à quiconque de le faire »

 

MATHURIN GAUDIN
PHILITT, 31.05.2021

 

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